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Cinq mois après avoir lancé sa vision d’« entreprise autonome » au Sapphire de mai, SAP était attendu au tournant à Las Vegas. Du 5 au 7 octobre, SAP Connect devait répondre à une question que se posent tous les DSI sur les agents IA intégrés à l’ERP, sont-ils prêts pour la production ? Le message du CEO Christian Klein a été sans ambiguïté : c’est prêt, et disponible dès maintenant.
Pour les directions informatiques, l’enjeu dépasse l’effet d’annonce. Il s’agit de savoir quelle part des processus financiers, achats, RH et supply chain peut être confiée à des agents, avec quelles garanties, et à quelles conditions techniques et contractuelles.
Joule Work, Autonomous Suite et Business AI Platform
SAP structure son offre en trois couches.
Joule Work, la couche d’engagement. Présenté comme une nouvelle interface pour l’IA, il repose sur trois piliers : des conversations pour interroger le système et déléguer des tâches à des agents, des espaces de travail partagés, et Joule Studio pour étendre l’outil ou créer ses propres agents. Selon SAP, plus de 400 millions d’utilisateurs pourront s’adresser au système dans leur langue.
SAP Autonomous Suite, la couche applicative. Elle couvre d’abord cinq domaines : finance, achats, supply chain, ressources humaines et expérience client. L’argument central de Klein est que les modèles de langage sont probabilistes alors que les processus d’entreprise exigent la bonne réponse à chaque fois. Les agents intégrés fonctionnent donc dans des workflows déterministes, avec les mêmes données, les mêmes règles et la même piste d’audit que les applications. Le niveau d’autonomie se règle processus par processus.
SAP Business AI Platform, la couche d’infrastructure. Elle permet de construire, contextualiser et gouverner des agents. Joule Studio donne accès à plus de 70 modèles, ce qui limite la dépendance à un fournisseur et maîtrise le coût en jetons. Le Knowledge Graph de SAP cartographie plus de 7 millions de champs de données et 50 000 API, publiques et privées. Cette base alimente, selon l’éditeur, des agents qui « ne devinent pas ».
Autres annonces notables : SAP Pay, un service de paiement intégré qui exécute et réconcilie automatiquement les paiements fournisseurs une fois la facture approuvée ; le projet de rachat de TechWolf, spécialiste belge de l’analyse des compétences ; et l’arrivée de SAP Reltio dans Business Data Cloud pour unifier les données de référence au-delà de l’écosystème SAP. Côté interopérabilité, l’éditeur met en avant les protocoles A2A et MCP pour travailler avec des systèmes tiers.
SAP revendique plus de 20 assistants et 200 agents Joule créés depuis mai, avec un objectif de plus de 400 agents d’ici la fin de l’année. Klein rappelle lui-même que le nombre d’agents compte moins que les résultats métier.
Savoir instaurer des limites
La directrice de la sécurité de SAP, Marielle Ehrmann, a cadré le sujet avec deux chiffres : 83 % des entreprises utilisent l’IA au quotidien, mais seules 13 % en ont une réelle visibilité. Sa thèse est que la menace principale n’est pas l’IA malveillante mais l’IA non gérée.
Les principes annoncés sont concrets :
- chaque agent doit avoir un responsable identifié, un niveau de risque et des droits d’accès limités ;
- des contrôles zero trust portent sur l’identité, la finalité et la sensibilité des données ;
- trois niveaux de supervision humaine coexistent : validation préalable, surveillance en continu et pouvoir de prise de contrôle ;
- les données des clients ne servent pas à entraîner les modèles de fondation, et les exigences réglementaires et de localisation sont intégrées à la plateforme.
L’outillage associé s’appuie sur SAP LeanIX (inventaire et suivi des agents, via l’AI Agent Hub), SAP Signavio (mesure de la valeur des processus avant et après un changement, pour justifier la dépense en jetons) et SAP WalkMe (adoption). Pour les DSI, c’est la partie la plus transposable, même en dehors de SAP, l’inventaire des agents, la traçabilité et la hiérarchisation des risques deviennent des prérequis.
Qu’ est ce qui change pour les DSI?
Les annonces posent des questions d’architecture que les clients devront trancher.
- Prérequis techniques. Les capacités les plus avancées reposent sur le cloud public de SAP et sur des conditions de licence. Les clients encore sur un ERP historique ou sur S/4HANA on-premise n’y ont pas accès immédiatement.
- Opération de Joule. Selon l’analyste Robert Holland (SAPinsider), SAP prendra en charge l’activation et l’infrastructure de Joule Work, alors que l’activation était jusqu’ici à la charge des clients via BTP. Les détails restent à préciser. C’est un gain de simplicité mais aussi un transfert de contrôle vers l’éditeur.
- Migration. SAP affirme que les chantiers de migration à plusieurs millions d’euros appartiennent au passé grâce à une chaîne d’outils pilotée par des agents. Cette promesse mérite d’être testée sur des cas réels.
Les premiers retours clients sont encourageants mais limités : Novartis pilote des agents d’achats pour l’analyse d’offres, Nestlé insiste sur la valeur d’un cœur numérique unifié. SAP indique par ailleurs que ses propres 110 000 collaborateurs obtiennent plus de 20 % de gains de productivité sur les fonctions centrales. Il s’agit d’un chiffre de l’éditeur, à considérer comme tel.
L’illusion de l’immédiateté face à l’exigence du terrain
SAP a réussi sa démonstration sur la forme, avec une architecture cohérente et un discours de gouvernance crédible. Le fond est plus nuancé. Selon les retours d’adoption, les premières réussites présentées proviennent exclusivement d’organisations majeures ayant déjà investi massivement dans la qualité de leurs données, la standardisation des processus et la modernisation de leur ERP. Le calendrier des agents Joule Work, annoncé en grand déploiement ce mois-ci par le CEO lors de SAP Connect, masque des disparités, les analystes rappellent que la disponibilité générale de plusieurs agents clés s’étalera jusqu’au quatrième trimestre 2026 et début 2027, invitant les entreprises à vérifier l’éligibilité réelle de leur environnement.